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Analyse Projet Centre d'Archives et de Documentation Homosexuelles de Paris APCADHP
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25 5 2003 : atitud-inn.com > par Marie-Hélène Bourcier
http://www.atitud-inn.com/?pid=2&rid=5&srid=25&ida=314
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Sex and the City
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Crise qui nous renseigne sur les politiques sexuelles en vigueur et leur configuration spécifique : le Maire de Paris se retrouve aujourd’hui à générer un triple discours politico-sexuel.

D’abord, il joue de plus en plus la carte républicaine, au détriment de ce qu'aurait pu augurer sa sortie de placard
- (à condition, bien sûr de comprendre le coming out comme une technique d'irruption dans l'espace public qui consiste à produire une auto-définition ou des contre-définitions évidemment non pathologisantes voire inattendues de ce que " c'est d'être homosexuel ").
- De ce point de vue, la stratégie de communication du Maire après son agression est claire : il a choisi l'identification avec "des représentants politiques de plus en plus exposés" - à l'instar des élus municipaux de la Mairie de Nanterre - (Il suffit de lire les quelques extraits du journal de Richard Durn paru dans Corps 9 (n°1, printemps 2003, p.12) pour se rendre compte de la dimension politique et non "schizophrène" de son geste.) plutôt qu'avec les homos assassinés sur les lieux de drague par les casseurs de pédés.

Ensuite, cet homorépublicanisme plus propice à de futures ambitions politiques nationales va de pair avec une politique archigaie qui ne dit pas son nom.

Et enfin, il y faut ajouter une obligation au paritarisme (l'instrumentalisation la plus pauvre du féminisme par les politiques qui soit) qui empêche le Maire de Paris de mener une vraie politique transversale, une politique des différences.
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La politique archigaie de l'homo republicanus

Sous la République, se dessine une politique archigaie que signifient assez
- les choix d'affiches pour différentes campagnes de communication (l'affiche pour la patinoire de Noël et celle ambiguë des vœux où figurait un couple en glissando pas forcement hétéro)
- et la géniale reterritorialisation de la ville straight opérée via des évènements comme Paris Plage et Les Nuits Blanches.

Paris-Plage s'est installé sur d'anciens lieux de drague gaie et les salons de la Ville de Paris s'inspirèrent de la nuit gaie.
- La nuit, la plage : deux espaces centraux dans la culture sexuelle gaie ouverts au tout Paris.
- Le jour, l'affaire du Centre d'Archives [ et de Documentation Homosexuelles de Paris (CADHP) ] qui dure depuis octobre 2002 maintenant, est symptomatique du paradoxe intrinsèque de la politique homo républicaine.
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Le Maire de Paris a affirmé à plusieurs reprises sa vision domestique, familiale et républicaine de l'espace
- la Mairie est la maison de tous
- tout en adoubant un projet de Centre et de Documentation et d'Archives Homosexuelles de Paris (Cadhp) à la fois républicain et archigai, pour ne pas dire archihomosexuel.

De fait, le projet [de Centre d'Archives et de Documentation Homosexuelles de Paris] pour lequel le Conseil de Paris a voté une subvention de 100.000 euros en octobre 2002, exclut toutes les autres minorités sexuelles (lesbiennes, transgenres, transsexuel(le)s, intersexuels…) des circuits de décision et de réflexion.
- Ce n'est pas l'improbable pluriel paritaire d'une désignation médicale (" homosexuelles ") qui a été critiquée et vidée de son sens disciplinaire depuis longtemps qui suffira à faire croire que les " ancêtres " des lesbiennes, des trans et des bi sont homosexuels.
- Choisie pour ses qualités " fédératrices "
( universalisme honteux ), la dénomination a aussi " le mérite " d'effacer la problématisation des questions de genre si centrales dans les cultures gaies, lesbiennes, transsexuelles et transgenres pour ne pas parler de la mise sous le boisseau de la question du croisement entre minoritaires sexuelles, genre et race.

Il n'est que de voir comment les propositions ou la simple existence de l'Académie Gaie et Lesbienne [ Académie Gay & Lesbienne ] (une association fondée en 2001 et qui a rassemblé plus de 20.000 documents et archives)
- ont été rejetées par le CADHP et la Mairie de Paris
- où il fut signifié au co-fondateur de l'association, Hoàng Phan, qu'il ferait mieux de s'occuper d'une association de convivialité asiatique plutôt que d'une association culturelle.

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Elle masque également le fait que ce projet bon républicain bon teint est en fait très significatif de la montée en puissance de l'hégémonie gaie,
- c'est à dire d'une identité (sexuelle) au détriment d'autres,
- un phénomène déjà très sensible aux Etats-Unis et dans le monde anglo-saxon en général dès les années 90.

La démarche qui consiste à s'arc-bouter sur la priorisation de " l'homosexualité masculine " sert opportunément
- à fixer un ordre de passage entre les minorités sexuelles,
- à ordonner le défilé des revendications qui commencerait par celles des homosexuels et s'effilocherait ensuite avec les trans et les intersexes dans un avenir que l'on espère lointain.

Dans leur dossier de présentation, les concepteurs du CADHP affirment qu'il faudra " commencer par l'homosexualité masculine pour des raisons historiques " en se référant à l'Institut pour la Science Sexuelle fondé par Hirschfeld dans le Berlin des années 20.
- Précisons qu'Hirschfeld fut tout aussi attentif aux autres types " d'intermédiaires sexuels " ainsi qu'un des premiers médecins à appuyer les demandes de changement de sexe.

Cette invisibilisation de certaines minorités sexuelles et de genre se double évidemment d'une hiérarchisation des archives servie par une conception résiduelle
- qui fait l'économie des réflexions actuelles sur la question de l'archive des minorités et des sans-voix.

A l'heure où les archives lesbiennes de New York et les subaltern studies se demandent comment ne pas coller aux archives existantes - officielles - qui produisent le silence des minorités ou des colonisés (les sources juridiques et médicales pour les minorités sexuelles, les sources de l'administration coloniale anglaise pour les Indiens),
- le Cadhp arbore une commission " scientifique " très scienta sexualis qui épouse dans sa structure même celle de la production pathologisante de l'homosexualité au XIXème siècle. Mêmes acteurs : un département " médical sexologie et psychologie " et un département " juridique ".

Bref, le Cadhp est loin de la neutralité qu'il revendique.
- Il ne reflète en rien la diversité des méthodes et des approches.
- Il fait l'économie des courants féministes, post-féministes, lesbiens, queers et transgenres qui font aujourd'hui la richesse des cultures gaies, lesbiennes, bi et trans.

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En réponse aux critiques et actions des différentes associations, des groupes Archilesb!, VigiTrans! et LopattaQ (Collectif de Pédés Queer) vis à vis de ce projet de Centre d'Archives [ et de Documentation Homosexuelles de Paris (CADHP) ], il est intéressant de voir que c'est le modèle paritaire qui a refait surface et ce, de deux manières.
- Les groupes Archilesb ! et VigiTrans ont lancé des pétitions Pour que cesse l'exclusion des lesbiennes, des transsexuel(le)s et des transgenres qui ont recueilli plus de 800 signatures de personnalités, d'universitaires, d'activistes et d'associations en France et à l'international.
- Au jour d'aujourd'hui, toutes les associations transsexuelles et transgenres (PASTT, CARITIG, ASB) sont contre le projet en l'état et la Mairie joue la carte du pourrissement en promettant une date pour une réunion de mise à plat du projet depuis plus de deux mois.
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Côté Cadhp et presse ; côté Mairie de Paris

Sommé de s'expliquer sur l'absence des lesbiennes et des trans,
- le Cadhp a proposé de créer une commission "homme" et une commission "femme",
- tandis que la presse superposait allègrement conflit homme / femme et " guerre " entre gais et lesbiennes.

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La Cité des Femmes

Inspirée de la même vision binariste et essentialiste de la différence sexuelle et exaspérée par la domination masculine assimilée gaie, Anne Hidalgo, l'adjointe au Maire à la parité
- ressortait des poubelles un vieux projet de Centre pour les femmes au accents fellino-républicain : "la Cité des Femmes".
- Et de cultiver derechef l'homologie entre lesbiennes / femmes et gais / hommes, construisant par là même les gais de la Mairie de Paris comme des hétéro - patriarcaux ou des dominants masculins.

Ceux-ci intériorisent d'ailleurs suffisamment la consigne et la critique (Cf l'article " Les élues parisiennes critiquent les conditions d'exercice de leur mandat ", paru dans Le Monde daté du 5 mars 2003.) :

les représentants d'Archilesb!, de VigiTrans et de LopattaQ assistèrent médusés lors de leur rendez-vous avec Christophe Girard, adjoint à la culture, à la réaffirmation absolue et jugée rassurante d'un engagement en faveur de la parité homme / femme
- alors qu'ils étaient venus demander une forme de représentativité culturelle conforme à la diversité des identités sexuelles et de genre qui débordent largement le binarisme de la différence sexuelle.

La parité est sans doute l'instrument politico-sexuel le plus grossier et le plus susceptible d'être ou de faire retour à une vision biologisante des "deux sexes et des deux genres".
- En raison à la fois de son évidence égalitaire ( 50/50 ) et de sa puissante valeur normative, cet outil au lieu de beaucoup d'autres est devenu la marotte des campagnes électorales depuis 1995.
- Préférée aux quotas et à la discrimination positive qui amèneraient d'ailleurs à des calculs bien plus proches de la réalité historique et culturelle de l'exclusion des femmes du champ politique ( on excéderait la barre des 50 % pour les femmes ), la parité débouche immanquablement sur une ré-ontologisation de la différence sexuelle et du régime sexe / genre / orientation sexuelle dominant qui y correspond, à savoir l'hétérosexualité.

Ce qu'ont assez démontré certaines propositions de mise en pratique de la parité via le scrutin binominal, avec un ticket comprenant un homme et une femme ou les projets de division en deux des circonscriptions existantes et les récents blasons conjugaux d'une parité électoralisée par un Chirac ou un Jospin :
- Bernadette et Jacques, Sylviane et Lionel durant la dernière campagne des présidentielles.
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Biologisante, renaturalisante, la parité sexuelle est aussi excluante

C'est un appauvrissement du concept même de parité, une confiscation de celui-ci au profit d'une identité qui n'avoue pas son nom : celle de la femme.
- En effet le paritarisme n'a pas toujours été, loin de là, indexé à la différence sexuelle.
- On a connu l'outil plus social notamment avec ses applications dans les relations ouvriers/patrons, employeurs/salariés dans les organismes de gestion de la sécurité sociale.
- Ce qu'est devenu l'argumentation paritariste depuis que les féministes paritaires l'ont appauvri est un pur produit du féminisme bourgeois français qui fait l'impasse sur le croisement des oppressions (de race, de classe et de genre) et la question des sexualités.

A la suite de Jospin et du PS, Delanoë a repris le projet paritaire dans ses propositions électorales.
- En faisant de sa première adjointe la responsable de la parité, il a ré-inscrit dans la Ville la violence de la différence sexuelle.
- Il favorise la réification de la différence homme/femme dans sa vision inévitablement différentialiste et/ou essentialiste.
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Avec des effets en cascade sur les politiques sexuelles de la Mairie [ de Paris ] et du Maire

Premièrement : gommer la différence entre gai et hétérosexuel et ramener les gais et les lesbiennes ( la paire pour la parité ) à une assignation de sexe biologique.
- Or les cultures gaies, lesbiennes et trans sont précisément des hauts lieux de contestation du régime sexe/genre normatif et arbitraire.

Après avoir été mis en position pathologisante pour avoir été pointés et stigmatisés comme contre-genres (inverti(e)s) parce qu'ils mettaient à mal un alignement pseudo-naturel entre sexe et genre,
- les dissidents du genre exploitent maintenant positivement cette dénaturalisation d'une relation sexe/genre obligée qui n'est que l'effet de la construction hétérosexuelle.

Il y a désormais les hommes, les femmes mais aussi le reste du monde.

Mais la logique paritaire, telle qu'elle s'est implantée à la Marie de Paris fera tout pour remettre de l'ordre.
- Il faudra deuxièmement réassigner les lesbiennes à leur " condition de femmes " notamment en proposant d'annexer celles-ci au projet de Cité des Femmes,
- laissant aux gais - aux hommes - le Cadhp.

Qu'importe que le mouvement lesbien ait scissionné du mouvement féministe en 1980,
- que se soit créé un Festival de Films Lesbiens [ CinéFFable ] en 1988 pour pallier à l'effacement des lesbiennes dans le Festival International de Films de Femmes de Créteil,
- que nombre de lesbiennes ne s'identifient plus comme des femmes, et, si c'est le cas, certainement pas avec la féminité hétérosexuelle.
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Troisièmement, on fera l'impasse sur les transsexuelles et les transgenres,
- d'autant qu'une partie du mouvement et de la culture transgenre procède à des redéfinitions de genre et des modifications corporelles qui ne se situent plus et ce, volontairement, dans le cadre trop étroit et binaire de la différence sexuelle.
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Impasse également sur les archives des prostitué(e)s,
- d'autant que l'on a adopté une position abolitionniste en matière de prostitution
- dont il faut bien dire que l'un de ses buts non avoués est de lisser l'image de la femme en faisant disparaître la prostituée (forcément victime qu'il s'agit de réintégrer, de resocialiser, de reconstruire…) au profit d'une digne vision de La Femme.

Dans ce dernier cas de figure, qui ne jure pas avec l’intégrationnisme républicain qui anime aussi les concepteurs du Cadhp, la production de la figure de la prostituée - de même que la production de l'homosexualité dans le Cadhp - sera l'objet d'un savoir pouvoir, d'un geste disciplinaire adéquat.
- Qui aura bien évidemment pour conséquence de faire des prostituées non les sujets de leur propre discours mais les objets du discours et de les invisibiliser.

Ainsi apprend-on que l'enquête sur la prostitution commanditée par la Mairie de Paris et pilotée par Janine Mossuz Lavau risque bien de produire les mauvais résultats que l'on attend d'elle.
- La recherche est contrôlée en amont comme en aval par Judith Trinquart (médecin et psychanalyste) et Malka Marcovitch (présidente du MAPP " Mouvement pour l'Abolition de la Prostitution et de la Pornographie ").

Ont été subrepticement injectées dans le questionnaire des questions jamais posées auparavant
- concernant la réaction (dégoûtée) des prostituées à leur première fois avec un client,
- aux odeurs et aux flux corporels de ces derniers.

Soumis à un droit de réserve draconien, les chercheurs qui participent à l'enquête verront leurs résultats dûment supervisés, conformés et mis en plan par le Comité technique de la Ville de Paris présidé par Judith Trinquart et Malka Marcovitch.
- Bel agencement disciplinaire ( politico - juridico - médical ) pour une volonté de savoir-pouvoir qui devrait amplement suffire à re-pathologiser la prostituée.

(Dans le droit fil de la thèse de Judith Trinquart
- qui vient de commettre La Décorporalisation dans la pratique prostitutionnelle : un obstacle majeur à l'accès aux soins, thèse de doctorat de médecine générale (2002)
- et qui est aussi rédactrice en chef de la revue du Mouvement du Nid, Prostitution et Société.)

Il s'agit de produire une déviance à corriger ou à soigner mais aussi de procéder à un double effacement : celui de la prise de parole politique des prostituées
- ( telle qu'elle s'est manifestée dans l'espace public lors de la résistance contre les lois Sarkozy mais aussi telle qu'elle peut exister en laissant les prostituées être les agents de leur propre discours, de leur savoir et de leur identité )
- ( Comme le prouve avec force le livre de Claire Carthonnet qui vient de paraître : J'ai des choses à vous dire, une prostituée témoigne " Paris, Laffont, 2003 " ).

Du coup, ce sont aussi les espaces de production de savoir communautaire qui seront exclus.
- Je pense notamment à des associations comme Cabiria, qui sont sans cesse sollicitées pour leur savoir ( et qui sont de fait plus légitimes que les instances de recherches vendues à la Marie et épistémopolitiquement situées du côté des subalternes ) mais à la condition de ne pas être citées explicitement puisque ce ne sont pas des pairs ( entendez " universitaires " …).
- (Il est intéressant de savoir que c'est un post-doctorant à la recherche d'un poste de maître de conférences, avec la précarité que la situation engendre en France, qui s'est permis de signifier cette différence lors d'une réunion à l'EHESS.)

Gageons que toutes ces précautions scientifiques prises et une fois le corps de la victime prostituée enfin re-circonscrit, pathologisé et mis au redressement intégrationniste,
- il sera alors possible de la reléguer hors de la Cité des Femmes rebaptisée pour l'occasion Cité de la Femme Française.

C'est que " la menace pute " - et ce n'est pas un hasard si la prostituée est toujours suspectée d'être un puissant vecteur de contamination - est particulièrement redoutée des paritaristes abolitionnistes qui pour défendre leur conception essentialiste de la femme travaillent sans relâche au maintien de la séparation et donc de la différence entre la femme et la pute.
- Cette frontière est complètement poreuse puisque la performance de la féminité obligatoire et dominante est en continuité directe avec la performance de la féminité pute / salope.

La culture sexuelle favorisée par la politique abolitionniste menée par la Mairie de Paris est hétérocentrée et donc puto-phobe en ce qu'elle régule la production de la figure de la prostituée.
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Voies de traverse

Paritaire ou non, l'homo republicanus confond l'égalité avec la justice.

Les antiparitaires ont raison de souligner les effets backlash de la parité mais ne tiennent pas toujours compte de la poussée masculiniste actuelle qui est aussi une réaffirmation d'une certaine masculinité dominante et renaturalisante.
- Derrière la parité, il y a bien une politique de l'identité, c'est celle de la femme, hétérocentrée, qu'a toujours mené le féminisme à de rares exceptions près (certains courants post féministes et féministes queers).
- Derrière le citoyen, il y a une politique de l'identité, celle du sujet républicain qui n'est pas l'individu abstrait de l'universalisme mais le sujet masculin blanc hétérosexuel français.

La parité agitée par les féministes ou les gais de la Ville de Paris est une réaffirmation de " l'universalisme de la différence sexuelle " et de l'hétérosexualité.
- Et du même coup, elle constitue une renaturalisation de ces deux productions culturelles et politiques.
- Raison pour laquelle on ne saurait y voir un " communautarisme ", cette chose anglo-saxonne.

Si le spectre de l'Amérique hante les politiques sexuelles françaises, l'accusation communautariste est bien digne d'une France post-coloniale qui met en équation / accusation
- le communautarisme et le fondamentalisme musulman,
- et bien souvent les Français musulmans, les " Arabes " tout court.

Au terme repoussoir et aveuglant de " communauté ", il faut substituer celui d'identité et resituer tout le débat des politiques sexuelles par rapport aux politiques de l'identité.
- De fait, celles-ci sont dûment menées.

La Mairie de Paris cristallise exemplairement la situation politico-sexuelle française : ce qui s'y joue, c'est une concurrence en termes de politiques de l'identité, identité républicaine comprise.

Le pouvoir recouvrant et intimidant de l'argument paritaire ne saurait masquer les luttes
- entre politiques straight et politiques queer,
- entre la défense essentialiste de « La femme » et la montée en puissance de l'identité gaie,
au détriment d'autres identités sexuelles de genre et/ou ethniques qui se retrouvent aux marges : les trans, les prostitué(e)s, les handis, certains gais, les lesbiennes, les enfants d’immigrés voilés ou pas.

La mise en branle de la Cité des Femmes contre le Cadhp peut être lue
- comme un indice non seulement de la crise de représentativité que ne pouvait manquer de provoquer l'entrée en fonction d'un Maire gai
- mais aussi, comme une crise de l'hétérosexualité
- plutôt que comme une solution à la crise de la représentativité, la charge paritaire devant être comprise comme une réaction hétérocentriste.

Alors qu'il devient de plus en plus clair - et ce au sein même de certaines sphères de la culture hétérosexuelle - que le modèle de la différence sexuelle n'est qu'un paradigme naturalisant déconstructible, et que ce modèle a été largement battu en brèche par la théorisation et le vécu des masculinités et des féminités comme performances (Judith Butler, Gender Trouble, Feminism and the Subversion of Identity, New York, Routledge, 1990.) ou technologies (Teresa de Lauretis, Technologies of Gender, Bloomington et Indianapolis, Indiana University Press1987.).

Paritaires ou anti-paritaires, un tant soit peu constructivistes en France lorsqu'elles le sont, l'oublient vite, s'en remettant à un reste de nature incompressible (le sexe "Alors que nombre d'épistémologues de Fausto Sterling à Fox Keller ont montré à quel point le sexe biologique que l'on sépare si aisément du genre, comme substrat biologique indéniable et fondateur, est tout aussi bien une production discursive et disciplinaire." versus le genre), à un deux primordial ou final, à une ontologie de l'homme et de la femme. Alors que précisément l'assignation de genre dûment consignée par l'état civil (Cf les butées définitionnelles ultimes et transphobes de la différence homme/femme selon Janine Mossuz-Lavau : "la réponse est qu'il y a des hommes et des femmes, que l'on naît homme ou femme et que, lorsqu'une naissance est déclarée dans une mairie, il est aussitôt fait mention du sexe du nouveau-né, et que la fameuse "commune humanité' se traduit nécessairement par son incarnation dans des hommes et des femmes, qu'il y a peu de personnes humaines (si l'on laisse de côté le problème des transsexuels) qui ne sont pas des hommes soit des femmes"; "une autre différence n'apparaît guère, elle aussi, susceptible de s'effacer dans l'avenir, celle qui concerne la sexualité même des hommes et des femmes. Pour avoir des relations sexuelles et prouver ainsi sa virilité, au bout du compte son identité, l'homme doit être en mesure d'avoir une érection. Ce qui le pousse à devoir démontrer, prouver, apporter en permanence les garanties de sa masculinité, et qui n'a pas son correspondant, son trait symétrique ches les femmes", in Femmes/Hommes, Pour la Parité, Presses de Sciences Po, coll La Bibliothèque du Citoyen, 1998, pp. 74 et 76. C'est nous qui soulignons.) est l'une des plus flagrantes preuves de la force performative qui préside à la "sexuation" et non de son existence à l'état brut et universel. Pour le dire avec De Lauretis, lorsqu'elle applique au genre ce que Foucault avait appliqué au sexe : "le genre n'est pas la propriété des corps ou quelque chose d'originel chez les êtres humains , mais "l'ensemble des effets produits dans le corps, les comportements et les relations sociales", le déploiement d'une "technologie politique complexe" pour reprendre les termes de Foucault". (Teresa de Lauretis, op cit., p. 3 (notre traduction.)

Le binarisme forcément naturalisant à terme n'est pas l'apanage des paritaires ou des differentialistes. On le retrouve de manière flottante mais inéluctable chez les universalistes françaises dont on se demande encore comment elles ont pu faire l'économie de la critique de l'universalisme, et notamment de son ancrage colonial. Mais ni la parité ni l'égalité abstraite et binaire en droit ne pourront fixer la dérivabilité intrinsèque des genres et la prolifération des (identités) sexuelles traversées et composées par les oppressions de classe et de race depuis que les minorités sont entrées en phase réflexive productive et politique.

A côté de la "fausse route" et du détour qu'on nous dit nécessaire par des stéréotypes de la "virilité" pour préserver une masculinité entamée parce qu'enfin dénaturalisable, il y a le déploiement des masculinités non straight. (Sur ce sujet voir notre Freaks le retour, ou comment se faire des identités et des post-identités à partir du système sexe/genre dominant, Cahiers de l'imaginaire, Penser le sexe. De l'utopie à la Subversion?, Presses Universitaires de Montpellier, à paraître en octobre 2003.) Il y a des voies de traverse. Il y a mieux que le retour du psychologique -tout aussi menaçant que le retour du biologique- pour comprendre la constructibilité et la politique des genres. La conception de la sexualité masculine comme pulsion privée, indépendante et imprévisible est un empêchement de penser la dimension politique de celle-ci, le fait qu'elle soit justement une production discursive, une performance comme une autre, une technologie de sexe et donc modifiable. Dans son dernier ouvrage certes anti-paritaire mais singulièrement peu informé et conservateur, c'est une vision extrêmement pré-foucaldienne, freudienne et pré-féministe, républicaine et un tantinet masculiniste que nous propose Badinter : "La sexualité n'obéit pas à la seule conscience ni aux impératifs moraux tels qu'on les définit à une époque ou à une autre. Elle ne se confond pas non plus avec la citoyenneté. Elle appartient à un tout autre monde, fantasmatique, égoïste et inconscient. C'est pourquoi l'on se prend à rêver quand on lit qu'"il est temps que les homme remettent en question leur sexualité" (…) "Comme si le militantisme pouvait mettre au pas la pulsion masculine". (Badinter, Fausse Route, Paris, Odile Jacob, 2003, pp. 168-169. C'est nous qui soulignons.) Outre que tant de ferveur à affirmer l'impénétrabilité et l'immuabilité du continent noir masculin fait l'économie de toute la critique de l'hypothèse répressive de Foucault et notamment de la notion de censure productive, elle est contradictoire avec l'effroi que manifeste Badinter tout au long du livre quant à une possible altération de la masculinité, via une choquante "efféminisation". (Que favoriserait la victimisation générale des hommes et des femmes inscrite juridiquement par le féminisme à l'américaine.) Ce qui l'amène à prescrire de fixer pour un temps sur une conception dualiste et à défendre une maigre doxa en matière de masculinité et de féminité : "imposer aux petites filles et aux jeunes garçons les mêmes jouets, activités et objets d'identification est absurde et dangereux. L'apprentissage de l'identité sexuelle est vital et, n'en déplaise à certains, elle se fait par oppositions, caricatures et stéréotypes" (…) Le petit garçon n'est pas un ours et l'on ne joue pas avec l'acquisition de l'identité sexuelle". (Badinter, ibid., pp. 171-172. C'est nous qui soulignons.)

Loin des autoroutes qui nous ramèneront en boucle à la confusion ontologique finale (l'un et l'autre puis l'un est l'autre) c'est à dire au sujet badintérien universel a-sexué et dé-genré, il y a les raccourcis : le pédé bear profite bien de son identification nounours, les X-men prolifèrent et la butch (Cf Attirances, Lesbiennes Fems/Lesbiennes Butchs, in Lemoine C. & Renard, I, (dir.) éditions gaies & lesbiennes, Paris, 2001 et Parce que les lesbiennes ne sont pas des femmes : autour de l'œuvre politique, théorique et littéraire de Monique Wittig, Paris, éditions gaies & lesbiennes, 2002.) (qu'elle soit lesbienne ou non) se moque bien des tressaillements de Sylviane Agazinski (Alors que Badinter veille sur la frontière homme/femme pour éviter une regrettable éfféminisation de la masculinité, Agacinski, en bonne différentialiste essentialiste s'émeut de la masculinisation des femmes (cf Politiques des Sexes, Paris, Seuil, 1998) et ses déclarations dans la presse, notamment Le Monde du 18 juin 1996.) devant une possible et coupable identification masculine ou des prescriptions essentialistes d'Antoinette Fouque en matière de sensualité féminine ou de rôle maternel. Le sissy boy et la drag queen outent la pseudo naturalité du système sexe/genre hétérocentré dominant qui présuppose une continuité sexe/genre. (Au genre «biologique féminin» correspondrait «naturellement» un genre en continuité, féminin avec un choix d’objet sexuel opposé. Un système qui présuppose deux et seulement deux genres : le masculin et le féminin complémentaires pour la reproduction. Mais si la féminité ne doit pas être nécessairement naturellement la construction culturelle d’un corps féminin (la drag queen) et si la masculinité ne doit pas nécessairement, naturellement, être la construction culturelle d’un corps féminin (les masculinités féminines, les drag king, les butch, les transgenres…), si elle n’est pas le privilège des hommes biologiquement définis, c’est que le sexe ne limite pas le genre et que le genre peut excéder les limites du binarisme sexe F/sexe M.) Ils savent que tout genre est performance sans original à commencer par la féminité et la masculinité hétérosexuelle. A cette déconstruction et cette multiplication des masculinités et des féminités, il faut ajouter les acquis de la sex war des années 80 et 90, (L'ouvrage de Lisa Duggan et Nan.D. Hunter, Sex Wars, Sexual Dissent and Political Culture (Londres, New York, Routledge, 1995) en donne déjà un bon aperçu en relatant notamment les actions et productions théoriques de FACT (Feminist Anti-Censorship Taskforce).) toujours à moitié racontée dans sa version française, à commencer par Badinter. (Qui se contente de citer et les ouvrages de MacKinnon ou Dworkin et ignore manifestement les différences entre féminisme radical, féminisme libéral, féminisme lesbien, féminisme culturaliste et féminisme matérialiste…) Non seulement le retour du biologique, la renaturalisation et l'essentialisme ont massivement été contrés justement par les féminismes dits de "la deuxième vague" qui ne se résument pas à MacKinnon ou Dworkin mais qui comptent tout le féminisme post-marxiste, le féminisme queer, le post-féminisme volontiers pro-sexe, tous très loin des sanglots longs de la victimisation des femmes (Spivak, Fraser, Hartsock, Wittig, Butler, De Lauretis, et bien d'autres)… et des hommes (sans parler des apports des études transgenres). A nombre de stratégies d'empowerment, les féministes constructivistes ou les radicales du sexe (Rubin, Califia) et les féministes post-coloniales ont ajouté des niveaux de réflexion et de réflexivité qui nous manquent cruellement en France : une remise en question justement du sujet cartésien moderne universaliste pour les politiques sexuelles. Mais aussi une politisation de la subjectivité et de l'identité qui nous permettrait de déplacer le débat hors des binarismes homme/femme, universel/différentialiste, universel/communautariste à partir du moment où l'on re-conçoit le sujet du féminisme. Non forcément comme une femme avec la stratégie cyborg de Donna Harraway, avec les registres identificatoires que procure la théorie chicana, (Cf Living Chicana Theory, Carla Trujillo (dir.), Third Woman Press, Berkeley, California, 1998 et plus particulièrement l'article de Chéla Sandoval, "Mestizaje as method: Feminists-of-Color challenge the canon", pp. 352-370.) avec la dés-identification d'avec les femmes qu'a pu inspirer Wittig. Comme un sujet féministe post-moderne ou queer dont Teresa de Lauretis affirmait la nécessité politique et conceptuelle dès 1987. Dès les premières pages de Technologies of Gender, De Lauretis insiste sur le fait que l'équation genre=différence sexuelle, très pratiquée dans le féminisme des années 60-70, est devenu une limitation pour la théorie féministe. Parce qu'elle s'est traduit par un développement monogenré de la pensée (féminisme identifié femme des women's studies, de l'écriture féminine…) et parce que "le fait de continuer à poser la question du genre dans les termes de la différence sexuelle, une fois que la critique du patriarcat a été totalement faite, emprisonne la pensée féministe dans les termes du patriarcat occidental lui-même, le contient dans le cadre d'une opposition conceptuelle qui est "toujours déjà" inscrite dans ce que Frédéric Jameson appellerait "l'inconscient politique" des discours culturels dominants et leur grands récits sous-jacents." (Ibid., p. 1.) D'où l'idée d'exploiter le potentiel épistémologique radical perceptible dans les écrits féministes des années 80 et qui laissent entrevoir des relations entre subjectivité féministe et socialité différentes. (Sur les prolongements queer de la politisation de la subjectivation et du savoirs voir Differences : A Journal of Feminist Cultural Studies, «Queer Theory, Lesbian and Gay Sexualities», summer 1991, vol 3, Brown University Press ainsi que Multitudes n° 12, printemps 2003, "Féminismes, Queer, Multitudes".)

C'est une politique des différences qui doit animer les politiques sexuelles de la ville de Paris. En relation avec les anciens et nouveaux conflits d'identités (ceux qui se cachent, ceux qui se visibilisent), avec des politiques des identités qui sont déjà menées - à commencer par la politique de l'identité hétérosexuelle, et en tirant parti des savoirs et des stratégies post-identitaires qui ont surgi. Des identitaires qui n'avaient pas peur de se nommer comme tels et par là même purent se critiquer : les gais, les lesbiennes, les transsexuel(le)s, les prostitué(e)s esquissant précisément le geste queer pour s'identifier comme tel ou bien pédés, gouines, putes ou transgenres parce que ce geste est avant tout un rapport hypercritique aux identités (sexuelles). Il faut distinguer entre le différentialisme essentialiste (le féminisme de la Marie de Paris qui inclut les lesbiennes et exclut les prostituées) et des politiques des différences fondamentalement constructivistes. Le modèle de la politique des identités n'est pas celui de l'affirmation naturalisante d'une identité en phase d'hégémonisation par rapport à d'autres et qui pour cette raison a recours à la naturalisation. C'est justement à ce moment précis qu'intervient la politique queer dans un effort de dénaturalisation, dans un mouvement d'affirmation identitaire post-identitaire producteurs d'identités et de cultures nouvelles. C'est de cette manière que l'on évite les figements naturalisants et les effets opprimants des identités dominantes ou hégémoniques et non en niant leur existence.

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